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Santé mentale, 3 soignants se suicident tous les 2 jours

Sophie Conrard
Kiné actualité n° 1615 - 15/09/2022

Pour que le risque suicidaire ne soit plus un tabou dans le milieu de la santé, et surtout pour faire connaître les solutions qui existent pour prévenir ce risque, l'association SPS (Soins aux professionnels de la santé) a réalisé un clip choc.



Qui nous soignera quand les professionnels de santé ne seront plus là ? C’est à cette question inquiétante que l’association SPS (Soins aux professionnels de la santé) invite à réfléchir, avec une campagne de sensibilisation pour le moins percutante. La vidéo a été présentée le 30 août lors d’une journée organisée à la Maison des Soignants, à Paris [1]. Volontairement déstabilisante, elle a pour objectif de susciter des réactions pour briser l’omerta autour de cette question, et surtout de parler de toutes les solutions qui existent (qu’elles aient été mises en place par SPS ou d’autres) pour soutenir les professionnels.

Longtemps, les pouvoirs publics auxquels l’association s’est adressée lui ont demandé de taire ces chiffres. “Lorsque nous avons créé SPS il y a 7 ans, on nous a demandé de ne pas évoquer la souffrance des soignants pour ne pas abîmer l’image de ces professions. Plus récemment, lorsque nous avons parlé de notre projet de campagne sur le suicide, on nous a dit qu’elle risquait de donner des idées à certains”, rappelle Catherine Cornibert, directrice générale de l’association. “Ça fait 7 ans que j’attends qu’on aborde enfin le problème ! et qu’on parle de l’impact du suicide sur l’entourage de la personne”, insiste Éric Henry, son président, particulièrement sensibilisé au sujet car son père est “un suicidé de l’Éducation nationale”.

Les chiffres sur le mal-être des soignants sont inquiétants. D’après une enquête de SPS menée en 2015, 50 % des professionnels de la santé estimaient être ou avoir été en situation de burn out et 48 % pensent que leur souffrance psychologique pourrait impacter la qualité des soins au point de mettre en danger les patients. 47 % ne savent pas à qui s’adresser en cas de difficulté. Une enquête de 2017 a montré qu’un quart des soignants avaient déjà eu des idées suicidaires du fait de leur travail. En 2018, une autre enquête de SPS révélait qu’un quart présentaient des troubles du sommeil quotidiens. D’après une étude du syndicat UFML (Union française pour une médecine libre), la prévalence du suicide est 2 fois plus élevée chez les médecins que dans la population générale.

L’enquête Amadeus publiée en juin dernier révèle que 30 % des soignants estiment être en dépression. 40 % se disent victimes de harcèlement sur leur lieu de travail. Un tiers rapportent un manque d’accomplissement personnel dans leur travail. À l’hôpital, le fait d’être en sous-effectif chronique est associé à un risque plus élevé de burn out (70 % contre 37 % dans une situation normale).

Si des soignants mettent fin à leurs jours, ce n’est pas uniquement “pour des raisons personnelles”, comme le disent certains établissements lorsque cela survient en leur sein. Leur travail est en cause. “L’un des principaux déterminants de leur mal-être est la charge émotionnelle des soignants. Ils sont sursollicités. C’est usant. Ils ont peur d’être stigmatisés s’ils avouent se sentir mal. Il est crucial de leur dire que la souffrance existe aussi dans leur corporation, qu’il est normal qu’ils souffrent vu les circonstances et qu’ils ne doivent pas chercher à protéger à tout prix leur famille ou leurs collègues en ne leur avouant pas leur mal-être”, insiste la psychiatre Magali Briane, présidente de l’association Second Souffle Soignants et vice-présidente de SPS.

Une campagne mûrement réfléchie
Le clip a été longuement réfléchi et maintes fois modifié avant d’être diffusé. “Il fallait à la fois faire quelque chose de choc pour que les gens réagissent et qu’il devienne viral, et veiller à ce que les images ne soient pas trop réalistes pour qu’elles ne soient pas trop dures à voir. On voit clairement que c’est une fiction, tournée dans des décors avec des comédiens”, insiste Cyril Zurbach, producteur et réalisateur (avec Marc Gibaja), venu présenter son film le 30 août. Ce qui est sûr, c’est que “parler du suicide ne tue pas. Ne pas en parler tue”, affirme Jean-Louis Terra, professeur de psychiatrie, responsable du centre de prévention du suicide à l’hôpital du Vinatier, à Lyon, et auteur de nombreux travaux sur la prévention du suicide, qui travaille avec SPS depuis le début.

Alors certes, les images sont dures, ça va très vite (en quelques secondes, au cours d’une banale scène de consultation autour d’une patiente plutôt en forme, 3 soignants avouent leur mal-être et passent à l’acte) mais la deuxième moitié du clip atténue la violence du propos : les images sont rembobinées, SPS présente des solutions et donne les coordonnées de sa plateforme. Cette campagne n’a pas été conçue à la légère et surtout, le clip (qu’on a le droit de trouver réussi ou raté) ne doit pas éclipser le message : des solutions existent pour aider les soignants en souffrance et prévenir le risque suicidaire.

Dans cette vidéo, le rôle de la patiente est important : sa présence signifie que la société dans son ensemble est appelée à être vigilante : “Il est temps qu’on se réveille. Tous. Ce n’est pas seulement à la corporation des soignants de se sauver elle-même. Nous devons tous être capables de dire à quelqu’un tu ne vas pas bien, est-ce que je peux t’aider ? et de déployer un système pour prendre en charge tous ces gens”, insiste Éric Henry, citant pour exemple la plateforme de SPS (lire l’encadré ci-dessous).

Plateforme du risque psychosocial

Bilan en quelques chiffres

Sur l’ensemble des appels recueillis en 6 mois en 2022, plus de la moitié étaient classés de niveau 1 (“anxiété plus ou moins addiction”), mais 4 étaient de niveau 5 (“risque de passage à l’acte imminent”) et près de 100 de niveau 4 (“idéations suicidaires”). Parmi les 4 appels de très grande urgence, 2 émanaient d’étudiants, 2 de professionnels de la santé. Dans ce cas, l’association fait appel au Samu. Au total, sur les 2 dernières années, la plateforme a permis de répondre à près de

500 appels de personnes à risque suicidaire (imminence du passage à l’acte ou idées suicidaires). Grâce à elle, il a été possible d’adopter des comportements de soutien et de désamorçage de la crise suicidaire.

Près de 50 % des appels ont fait l’objet d’une réorientation, et notamment vers un psychologue en face à face (20 %), le médecin traitant (10 %), le psychiatre (8 %), unités dédiées à l’accueil de soignants en souffrance, ou encore d’autres réseaux (Morphée, médecine du travail, médecine universitaire, associations, service social…).

À noter que les appels de niveaux 3 à 5 – “épuisement professionnel”, “idéations suicidaires” et “risque de passage à l’acte imminent” – sont systématiquement réorientés vers un médecin généraliste et un psychiatre.

Que font les pouvoirs publics ?
Un numéro d’appel national (le 31 14, appel gratuit, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7) a été mis en place par le gouvernement très récemment, le 1er octobre 2021. Ce service est assuré par des professionnels, infirmiers ou psychologues dûment formés à ces missions d’écoute et d’orientation, en lien avec le Samu. Il a reçu 92 000 appels en 8 mois, preuve que sa création était nécessaire. Malheureusement, il n’arrive à décrocher que 72,3 % des appels.

Dans une instruction ministérielle du 6 juillet dernier, le gouvernement détaille la politique de prévention du suicide qu’il veut mener. Il dit notamment qu’il faut continuer à soutenir financièrement les associations qui œuvrent pour la prévention du suicide et coordonner au maximum tous les acteurs du secteur, afin d’optimiser leur efficacité. Mais à ce stade, le ministère de la Santé ne donne pas suite aux propositions de SPS.

“Qui nous soignera quand les professionnels de la santé ne seront plus là ?”
C’est la question que l’association SPS nous invite à nous poser.

Ce que propose SPS
L’association a lancé en 2015 un Numéro Vert (0 805 23 23 36), accessible gratuitement, 24 heures et 24 et 7 jours sur 7. “La clé du succès, c’est d’être en capacité de répondre à 100 % des appels. Si vous ne pouvez pas le faire à toute heure du jour ou de la nuit, ce n’est pas la peine d’ouvrir un numéro d’appel. Plus de 30 % des appels que nous recevons sont passés la nuit ou le week-end”, insiste Éric Henry. Sur notre plateforme, “les personnes qui répondent aux appels ne sont pas des bénévoles mais un réseau de 1 000 psychologues et médecins expressément formés à la prise en charge du burn out et du risque suicidaire chez les professionnels de la santé. Grâce à notre application, une personne peut rappeler le même psychologue s’il le souhaite.” Les 2 premières consultations sont gratuites.

Au 29 août dernier, la plateforme de SPS avait reçu 18 920 appels, dont les trois quarts sur la période 2020-2022 (lire l’encadré ci-dessus).

Tous les professionnels qui exercent dans le secteur de la santé ou du médico-social peuvent solliciter l’association, et pas seulement les médecins et les paramédicaux. Agents administratifs, ostéopathes, psychologues, vétérinaires, assistantes maternelles, aides à domicile, éducateurs spécialisés, sophrologues, etc. : SPS a pour l’instant identifié une cinquantaine de professions différentes.

Par ailleurs, l’association propose un panel d’actions destinées à prévenir les risques de burn out, avec les JADES (journées d’ateliers et d’échanges dynamiques en santé), qui existent aussi en version distancielle. Elles permettent à ceux qui le souhaitent de découvrir de nombreux outils concrets qui peuvent aider à mieux vivre et préserver sa santé mentale et physique, tels que la sophrologie, la méditation de pleine conscience, la respirologie, le krav maga (pour les professionnels confrontés à des patients violents), “l’assiette santé du cerveau”, etc.

Elle organise aussi des formations (par exemple sur le repérage des soignants en souffrance et leur prise en charge) et un colloque annuel pour présenter son bilan et ses projets, en présence de responsables politiques. On trouve sur son site des autotests pour évaluer son état d’épuisement, des études sur le sujet, des conseils de lectures, des fiches pratiques pour “affronter le quotidien” (“Activité physique”, “Alimentation”, “S’organiser”, “Qu’est-ce que le burn out”...) ou pour les managers et DRH (“Comment manager en période de crise ?”, “Les troubles psychopathologiques”...).

Prévention du risque suicidaire
Des ressources

- Le numéro national de prévention du suicide : 3114
- SOS Amitiés : 09 72 39 40 50
- Suicide Écoute : 01 45 39 40 00
- SOS Suicide Phénix : 01 40 44 46 45
- Phare Enfants-Parents : 01 43 46 00 62
- Plateforme de prévention : www.ditesjesuisla.fr

Spécifiquement pour les professionnels de la santé et les étudiants :
Association SPS, 0 805 23 23 36

Spécifiquement pour les jeunes et étudiants :

- Fil Santé Jeunes : 0 800 235 236
- Nightline (selon les villes) : www.nightline.fr/services-decoute

Un livre clair et concis :
Pierre Vandel, “Suicide : comprendre, repérer et agir”, éd. Le Coudrier ; 90 pages - 12 €.

À la Maison des soignants, à Paris, elle propose par ailleurs des consultations psychologiques, des groupes de paroles, ou encore un accompagnement gratuit pour les professionnels qui auraient besoin d’une aide juridique, comptable ou pour leur prévoyance : en effet, “l’imprévoyance des soignants est fréquente (parce qu’ils ont un mauvais contrat de prévoyance, ou ils ne sont pas à jour de cotisation) et c’est un facteur d’aggravation de leur souffrance quand ils tombent malades”, note Éric Henry.

“Nous les aidons à trouver le bon contrat et à le faire réévaluer régulièrement.”

Dans l’année qui vient, SPS va proposer dans les établissements qui le souhaitent des formations sur l’attractivité des métiers de la santé ainsi que des formations en management.

© Association SPS

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