Mobilités, centrage et périnée : un congrès qui ouvre des perspectives (2e partie)
Sophie CONRARD
- 16 janvier 2026
Musculo-articulaires, intérieures, mentales, sociétales : les mobilités sont diverses et le congrès organisé par Bernadette de Gasquet les 14 et 15 novembre derniers proposait un programme riche et varié. On a parlé bipédie, douleur, respiration, neurosciences, périnée, hyperlaxité, handisport… Voici un aperçu de ce rendez-vous unique en son genre, pour compléter un premier article publié dans le Ka n°1689 du 15 janvier 2026.
La course, équilibre et bipédie
Flavio Bonnet, kinésithérapeute libéral à Paris, MSc.
Effets de la marche sur la mortalité
On dit qu'il faut faire 10 000 pas par jour pour être en bonne santé. Une récente étude australienne (Ding Ding et al., "Daily steps and health outcomes in adults: a systematic review and dose-response meta-analysis", The Lancet Public Health, août 2025) avancent un chiffre moins élevé : 7 000 pas quotidiens suffiraient pour réduire son risque de mortalité de 47 %.
La marche améliore la fonction cognitive, favorise la plasticité cérébrale et pourrait contribuer à prévenir le déclin neurodégénératif. La pratique régulière de la marche et d'une activité physique d'intensité modérée à vigoureuse sont associées à une réduction significative du risque de développer la maladie d'Alzheimer : les estimations de diminution du risque vont de 26 à 40 % selon l'intensité et la dose d'activité (Zhang et al., 2023).
La marche régulière est associée à une réduction du risque de plusieurs cancers, en particulier ceux liés à l'activité physique tels que le cancer du côlon, du sein, de l'endomètre et du poumon. Elle améliore aussi les chances et les conditions de survie en cas de cancer. Les grandes cohortes montrent une relation dose-réponse : augmenter le nombre de pas quotidiens, même à intensité légère, diminue le risque de cancer.
Plus on marche sur un rythme intense, plus c'est bénéfique pour la santé.
La course est-elle plus bénéfique ?
La course à pied est associée à une réduction significative du risque de développer des pathologies cardiovasculaires et différents types de cancers. La pratique régulière de la course à pied réduit le risque de mortalité cardiovasculaire de 30 % et de mortalité par cancer de 23 % par rapport à l'absence de pratique de la course à pied, en particulier le cancer de l'œsophage (Pedisic et al. 2020, Lee et al. 2021, Schnohr et al. 2015).
Un footing d'une demi-heure correspond à 5 000 pas. Cela peut aider à compenser les heures où vous êtes sédentaire dans une journée. Le sport à haute intensité tel que le HIIT (high intensity interval training) est une bonne option aussi.
Le fléau du télétravail
Il y a des personnes qui, les jours où elles télétravaillent, font moins de 300 pas par jour. Les gens qui passent 8h par jour assis devant un ordinateur marchent peut-être un peu plus, mais leur niveau de sédentarité est bien trop élevé aussi. Il est possible d'acquérir un standing desk pour quelques centaines d'euros, qui peut être combiné avec un tapis de marche (il existe des modèles très accessibles financièrement). Cela peut aider à limiter la sédentarité.
Conclusion
On ne peut pas améliorer ce qu'on ne mesure pas. Donc il est essentiel, selon Flavio Bonnet, de compter combien de pas vous faites chaque jour, pour voir où vous en êtes et s'il faut améliorer ce point ou non. Il existe des tas d'applications faciles à manier pour cela.
7 000 pas sont un objectif plus facile à atteindre que 10 000.
Il est important que les kinésithérapeutes en parlent avec leurs patients et les aident à se fixer des objectifs et une progression adaptés sur un mois, un an.
La marche est vraiment un facteur déterminant pour être en bonne santé.
NB : Pour les gens qui ne peuvent pas marcher, ou peu, il existe d'autres façons de bouger pour protéger sa santé.
Mobiliser le corps face à la douleur : apport d'interventions corporelles expressives chez l'adolescent douloureux
Maud Frot, chercheure en neurosciences à l'Inserm. Centre de recherche en neurosciences de Lyon, université Lyon 1.
Maud Frot a présenté un projet d'étude en cours sur la prise en charge de la douleur chronique chez les adolescents. Pour rappel, une douleur est considérée comme chronique lorsqu'elle persiste au-delà de 3 mois. Il n'y a pas toujours une lésion visible. Le système nerveux est devenu hypersensible.
30 % de la population générale est touchée par la douleur chronique. 21 % des enfants et adolescents de moins de 20 ans le sont. Elle a différentes causes.
- Dans le cas des douleurs nociceptives, il y a une atteinte mécanique ou inflammatoire des tissus. Les récepteurs de la douleur sont activés et restent parfois actifs après la disparition de la lésion. Certaines maladies chroniques s'accompagnent de douleurs nociceptives : maladie de Crohn, endométriose, arthrite juvénile idiopathique.
- Les douleurs neuropathiques liées à une lésion du système nerveux. Elles se manifestent par des sensations de brûlures, de décharges électriques, de fourmillements ou d'engourdissements. L'expression des symptômes est plus ou moins spécifique. Elle est difficile à verbaliser et son évaluation est complexe.
- Les douleurs nociplastiques ou fonctionnelles sont très fréquentes chez l'enfant et l'adolescent. Il n'y a pas de lésion sous-jacente alors on leur dit souvent que "c'est dans leur tête". Elles semblent liées à un dysfonctionnement des structures modulant la douleur.
Les filles sont globalement beaucoup plus touchées par la douleurs chronique que les garçons. Cela se retrouve ensuite : parmi les adultes douloureux chroniques, 70 % sont des femmes.

Fig. 2 : Prévalence des douleurs chroniques chez les enfants et adolescents de moins de 20 ans. ©DR
Impacts de la douleur
La douleur chronique a des impacts multiples. Physiques d'abord, avec de la fatigue, une limitation des mouvements, qui se conjuguent avec la croissance et les changements hormonaux. Des conséquences psychologiques : anxiété, stress, frustration, dépression, isolement, etc. Et des conséquences sociales : l'adolescence est une période clé pour les relations amicales mais ceux qui souffrent de douleurs chroniques ont d'importantes difficultés relationnelles. Souvent absents, ils subissent la pression scolaire et ne sont pas toujours compris. La douleur de l'adolescente est souvent minimisée, y compris par ses parents, ses enseignants… ce qui aggrave le vécu et la douleur de la jeune fille.
À l'adolescence, on a souvent une image négative de son corps. C'est encore pire si le corps est douloureux. Les filles en particulier se voient vieilles, handicapées, moches parce qu'elles ont mal. Elles ont une relation très conflictuelle avec leur corps.
De l'importance du mouvement
D'abord, le mouvement contribue à désensibiliser le système nerveux. Il contribue à désensibiliser le système nerveux en envoyant des messages de sécurité au cerveau : "Bouger est sans danger." La libération d'endorphines améliore l'humeur. Le mouvement améliore la souplesse, la posture, la coordination. Bouger, même doucement, aide à se réconcilier avec son corps et reprendre confiance en lui. Il y a également une dimension émotionnelle dans le mouvement : il permet de libérer des tensions, de reconnecter son corps avec des sensations positives. Pratiquer des activités en petits groupes de 3 ou 4 (pas plus, pour ne pas intimider les adolescents) favorise le lien social.
De l'importance de la créativité
Sachant que les approches collectives ne conviennent pas à tout le monde, que les adolescents ont un rapport conflictuel à leur corps et sont souvent en échec en sport, ils ont besoin de trouver d'autres espaces d'expression, bienveillants et qui les sortent de l'hôpital. Maud Frot leur a proposé des formes de mouvement intégrant une dimension créative : la danse, le yoga et l'art-thérapie. Ces 3 types de médiations ont un point commun : ce sont des approches non jugeantes, centrées sur le ressenti et la perception subjective.
Le programme a duré 8 mois. Les 17 adolescents inclus dans cette étude (parmi lesquels 15 filles) souffraient de pathologies variées : algodystrophie, douleurs pelviennes ou abdominales chroniques, pancréatite chronique, céphalées de tension, migraines… Ils ont fait 16 séances d'une heure, à raison d'une par semaine. À chaque fois, était évaluées leur douleur, leur fatigue, l'humeur du jour (avant et après la séance) et leur appréciation de la séance. Ils devaient aussi répondre à des questionnaires pour évaluer leur kinésiophobie, leur anxiété, leur catastrophisme, leur peur de la douleur, leur qualité de vie et leur image corporelle.
Les premiers de cette étude résultats sont encourageants. Le niveau d'appréciation des 3 activités proposées est bon : la danse est notée 9,3 sur 10, le yoga 7,7 et l'art-thérapie 8,6.
La douleur a diminué de 48 % avec la danse, 40 % avec le yoga et 69 % avec l'art-thérapie. Au cours d'une seule séance, certains participants sont passés d'une EVA à 9/10 à 3/10.
Leur humeur s'est améliorée en moyenne de 64 %. Pour la fatigue, les résultats sont plus mitigés mais les participants pensent tous que "c'est de la bonne fatigue".
Leur kinésiophobie a diminué de 10 %, leur peur de la douleur de 30 %, leur catastrophisme de 2 %.
Mais c'est surtout dans les "déclarations libres" des participants qu'on voit à quel point ces activités leur font du bien.
- Bénéfices sur la gestion de la douleur : "Les séances m'ont appris à moins me focaliser sur ma douleur." "Cela m'a persmi de comprendre mon corps et ses limites." "Je me suis senti bien mieux dans mon corps pendant les séances et un mois après."
- Développement des compétences expressives : "Avant je ne savais pas dire. Maintenant, quand je dois aller à l'hôpital, je sais mieux dire si j'ai mal et où." "J'ai appris à gérer ma colère et à mieux exprimer quand j'ai mal." "Je me suis senti libre pendant les séances."
- Transformation relationnelles et sociales : "Je me suis sentie écoutée et libre de parler si j'en avais envie." "De base je ne suis pas super à l'aise avec les autres. Là ça m'a appris à écouter et être avec les autres." "J'avais très peur de la danse au départ mais finalement j'ai beaucoup apprécié." "La grande bienveillance pendant les séances m'a fait beaucoup de bien."
- Développement de l'autonomie, accomplissement de soi : "Les séances m'ont appris à mieux m'exprimer et je peux plus dire des choses à ma maman." "Ça me permettait de sortir de la maison et montrer à ma maman que je pouvais être autonome."
- Impact sur l'anxiété et le bien-être global : "À la fin des séances, on était détendus." "C'est dommage que ça s'arrête. J'aurais aimé continuer les séances."
Conclusion
Cela ne veut pas dire qu'ils n'ont plus mal, mais ils gèrent mieux leur douleur chronique. Il est possible de leur donner des outils de médiation créative pour cela. Et ils s'aperçoivent qu'il est possible de bouger même s'ils ont mal. Ils reprennent confiance en eux et cela permet de briser le cercle vicieux de la douleur et de l'évitement.
Il est essentiel d'encourager le mouvement chez les adolescents douloureux chroniques, en s'adaptant chaque jour à leur tolérance et leur état de forme, et de valoriser l'expression par le corps ou l'art, en soulignant l'importance du plaisir (il n'y a aucun objectif de performance).
Quand ça bouge trop : l'hyperlaxité et la maladie d'Ehler Danlos
Cécile Cantilzoglou, patiente partenaire. Membre de l'association SED'in France et de l'Union francophone des patients partenaires.
La maladie d'Ehlers-Danlos reste méconnue, y compris des professionnels de santé, ce qui complique son diagnostic et sa prise en charge. Une de ses particularités est qu'elle s'accompagne souvent d'une hyperlaxité et d'une hypermobilité. Pour les patients concernés, il n'est pas simple de maintenir leur tonicité musculaire sans se blesser.
SED et HSD
On parle de troubles du spectre de l'hypermobilité (HSD) quand certains symptômes indiquent un syndrome d'Ehlers-Danlos (SED). C'est en quelque sorte la première étape du diagnostic. Les HSD sont reconnus par l'assurance maladie comme une affection de longue durée (ALD), ce qui permet aux patients de bénéficier de certaines prises en charge.
Cela recouvre une série de pathologies génétiques héréditaires touchant l'ensemble du tissu conjonctif, présent dans 80 % du corps. Souvent perçus comme une curiosité de la nature, les SED/HSD peuvent être très handicapants, à l'origine de souffrances importantes et d'exclusion sociale. Dans certains cas sévères, les complications organiques sont multiples et potentiellement mortelles.
Le SED ne consiste pas seulement en une instabilité articulaire. Ce n'est pas une maladie bénigne ou mineure. C'est une maladie multi-systémique très complexe. Il existe 13 variantes de la maladie, et un patient peut en avoir plusieurs, ce qui complique parfois le diagnostic.

Fig. 3 : La maladie d'Ehlers-Danlos recouvre une variété de symptômes qui ne sont pas spécifiques, ce qui complique le diagnostic. ©Whale Design / Istock / Getty Images Plus
Les symptômes des patients (hématomes, subluxations, douleurs, cicatrisation difficile, hyperlaxité, entorses, fatigue, peau plus extensible, troubles de la proprioception…) sont parfois banalisés, jusqu'à ce que le diagnostic soit établi. Il y a souvent des troubles neuro-atypiques associés.
Les troubles de la proprioception sont très importants : Cécile Cantilzoglou se déplace en fauteuil roulant électrique malgré 5 séances de kinésithérapie hebdomadaires. La fatigue chronique est fréquente et handicapante. Difficiles à gérer, les douleurs entraînent souvent une kinésiophobie, par peur de se blesser et souffrir encore plus. Pourtant, même diminuée, il est essentiel qu'une personne atteinte de SED continue de bouger.
Les bienfaits de la méthode de Gasquet
La méthode de Gasquet a aidé Cécile Cantilzoglou à mettre fin à sa kinésiophobie et elle estime que c'est grâce à cette pratique qu'elle parvient à se tenir debout et à marcher quelques mètres aujourd'hui.
C'est une bonne option parce qu'elle respecte les limites naturelles et personnelles du corps. Elle protège le périnée, le plancher pelvien et donc la base de la structure du corps. Elle est adaptable selon les besoins de chacun. La respiration, utilisée pour optimiser l'efficacité des exercices et réduire le risque de blessure, a un impact relaxant qui aide à la gestion de la douleur. Cette méthode permet de reprendre confiance en ce corps qui "bouge trop" et de renouer avec le mouvement.
Le rôle des kinésithérapeutes
Il est important que les kinésithérapeutes (entre autres professionnels) connaissent le syndrome d'Ehlers-Danlos et ses spécificités, pour mieux prendre en charge les personnes qui en sont atteintes. Au début de chaque séance, il faut faire le point sur l'état de forme du jour et adapter la séance en fonction de ce qui est possible.
Cécile Cantilzoglou voit 5 kinésithérapeutes différents chaque semaine, avec qui elle co-construit son parcours.
Patiente partenaire
Jusqu'à il y a quelques années, Cécile Cantilzoglou était extrêmement sportive (rygby, vélo, marche…) et était guide de moyenne montagne dans le Jura. Elle a connu 35 ans d'errance médicale avant que le diagnostic tombe. Pour contribuer à faire connaître la maladie, elle est devenue patiente partenaire. À ce titre, elle intervient dans plusieurs IFMK, entre autres. Elle est aussi membre active de l'association SED'in France et de l'Union francophone des patients partenaires.
Bouger est essentiel pour les personnes atteintes de SED, notamment pour diminuer les douleurs. Ce discours est peut-être plus facile à entendre dans la bouche d'une patiente partenaire que dans celle du kinésithérapeute, du médecin ou d'un proche.