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Les kinés passent devant la caméra et ça plaît

Extrait d'une vidéo d'exercices pour le genou, proposée par une étudiante de l'IFMK de Montpellier sur la chaîne Youtube « IFMK Montpellier TV ».

Alexandra Picard
- 24 avril 2020

De nombreux kinésithérapeutes n’avaient pas attendu la crise du Covid-19 pour se lancer dans la création de vidéos pour diffuser des séances, des exercices, du conseil à distance. Mais le confinement a permis de multiplier les propositions. Ce nouvel outil de travail s’inscrit dans la lignée du télésoin et permet une autre façon de travailler.



"J’ai commencé en postant des vidéos de Pilates, en accès restreint. Seules mes patientes atteintes de cancer pouvaient les visionner, grâce à un lien que je leur communiquais", raconte la kinésithérapeute Jocelyne Rolland, qui a tout d’abord mis à disposition ses films pour que ses patientes puissent continuer leurs exercices pendant leurs vacances.

Lorsque le Covid-19 a fait son apparition, poussant les Français au confinement, elle a "vu apparaître des commentaires de femmes opérées d'un cancer du sein, mais aussi des questions de kinésithérapeutes désireux de savoir comment aider leur patientes". Cela a provoqué chez elle un déclic, qui l'a poussée à aller plus loin : "Face aux cabinets fermés et à l’urgence pour certaines d’accéder aux soins, la vidéo m’est apparue comme un moyen pertinent pour répondre à la situation. Je me suis donc plongée dans cette dynamique en montant et postant plus fréquemment de courts films sur Instagram, Facebook, Youtube. Je voulais offrir une fenêtre de soins accessibles à tous", explique-t-elle.

Un réflexe que d’autres confrères ont eu bien avant le début du confinement. C’est le cas notamment de Jean-Baptiste Duault qui, dès 2012, s’y est adonné. Ce kinésithérapeute libéral qui travaille à l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance) pour la Fédération française d’athlétisme a utilisé ce système de communication parce qu’il le trouvait "simple et efficace" et parce que cela lui permettait d’assurer le suivi préventif des athlètes qu'il avait comme patients, fréquemment en déplacement en France et à l’étranger pour leurs stages ou leurs compétitions. "C’était un bon moyen de m’assurer qu’ils fassent bien leurs exercices et leur éviter des blessures ou des récidives", commente-t-il.

Une suite logique au travail en cabinet
Il s'est lancé en 2 temps. "J’ai tout d’abord créé une chaîne Youtube pour distiller des recommandations aux entraîneurs et athlètes de la ligue d'athlétisme d'Île-de-France. Cela m’a permis de proposer massivement et rapidement des ateliers adaptés à tous les entraîneurs de la région, que je ne connaissais pas forcément". Plus récemment, il a lancé 2 autres chaînes : athl3ts, et une qui porte ses nom et prénom dont "l’ambition est d'accompagner les patients avec ce fil rouge digital, pour poursuivre à domicile le travail démarré au cabinet". À ce jour, il a mis en ligne plus de 150 vidéos.

Mathieu Coulin, un confrère vendéen, envisage lui aussi cet outil comme une suite logique à ses séances en cabinet : "J’ai toujours noté sur un papier les exercices que je souhaitais voir réalisés par mes patients hors les murs. Dans cette optique, j’ai créé une appli gratuite, sur laquelle je propose des vidéos adaptées à leur pathologie, à leur niveau. J’y ai intégré une interface Messenger pour pouvoir dialoguer avec eux", explique-t-il. Autre intérêt : cela lui permet d’offrir "un accompagnement ciblé" à sa patientèle et "de gagner du temps sur ce qui se fait en cabinet". "Par exemple, je me suis aperçu à plusieurs reprises que sur 2 séances consécutives utilisant la méthode McKenzie, les patients n’assimilaient pas toujours ce qui avait été dit lors de la première séance. Il peut y avoir des oublis. Les exercices, c’est l’art de la répétition et la vidéo le permet très bien."

Des propos qui font échos à ceux de Jean-Baptiste Duault : "Beaucoup de gens me demandent des conseils, notamment pour bien courir. Rien de tel que l’image et le son pour montrer comment aborder techniquement la course à pied, décrire comment se muscler… C’est un outil précieux qui prolonge mon travail en cabinet."

Un outil pour faire du sur-mesure
Ces séances et exercices filmés permettent d’assurer la continuité des soins. "En ce qui concerne les patientes atteintes de cancer du sein, je peux par ce biais leur donner des exercices qu’elles peuvent réaliser seules chez elles. En les rendant actives, on réduit, voire évite les séquelles, qui peuvent être conséquentes."

"Grâce aux vidéos, je sais quoi faire et comment, ça me rassure"

"Depuis début mars en raison du Covid-19, je n’ai plus de séances de kinésithérapie, pourtant atteinte d’un cancer, la kinésithérapeute m’est plus que nécessaire. Étant encore immuno-déprimée j’ai préféré ne pas recourir aux visites à domicile. Ma kinésithérapeute m’a donc invité à faire mes exercices, seule chez moi. Mais je me suis rapidement rendue compte que ce n’était pas facile. En parcourant les réseaux sociaux j’ai découvert ce que proposait Jocelyne Rolland avec l’activité Rose Pilates et ses vidéos plus récentes publiées sur Facebook, Instagram, Youtube. J’ai rapidement intégré les exercices et les conseils qu’elle propose dans ma séance quotidienne complétée avec des exercices de la Cami sport et cancer. La vidéo me rassure et ça me permet d’être régulière dans ma rééducation. Je peux me poser le temps de mes exercices, faire un travail progressif qui n’est pas délétère. Les vidéos sont très explicites sur la façon de regagner en mobilité, en aisance fonctionnelle au niveau du bras et de l’épaule, d’effacer certaines douleurs. Chaque étape d’exercice est décortiquée accompagnée de commentaires. Ses vidéos permettent de retrouver une certaine sérénité psychologique, ce qui n’est pas évident à préserver lorsque l’on a un cancer et que l’on se trouve en pleine pandémie".

Véronique Bernard, patiente

Pour soigner à distance, les kinésithérapeutes, smartphone à la main, imaginent et filment des séances sur-mesure pour chaque patient. Jocelyne Rolland propose par exemple des séances par étape : "je me redresse", "je respire", "je détends mon bras"…, précisant que "l’objectif est de proposer des exercices simples, avec des conseils simples, car souvent, les femmes n’ont pas conscience de leur mauvaise posture, de leur crispation et de leur peur de bouger".

Jean-Baptiste Duault conçoit ces films par niveau et selon les parties du corps : "lésions du dos", "lésions des ischios", "tendon d’Achille"... Il accompagne ses vidéos de recommandations personnalisées, envoyées par mail, pour expliquer les règles à suivre selon la pathologie et la condition physique du patient : "J’y détaille entre autres le nombre de séries, la vitesse d’exécution, les gestes et postures où la vigilance est requise".

"C’est aussi un très bon outil pour battre en brèche les idées reçues, les fake news, les croyances", poursuit Jocelyne Rolland, qui n’hésite pas à piocher chez ses confrères experts des exercices dont elle sait qu’ils seront bénéfiques pour ses followers. "On peut donner de l’information précise, concrète et appuyée par des études. La vidéo a l’avantage de faire comprendre rapidement l’utilité de certaines techniques. C’est un excellent relais d’éducation thérapeutique", conclut-elle.

Techniquement, ce n'est pas si compliqué
Ces kinésithérapeutes "youtubeurs" se sont rapidement aperçus que les aspects techniques et logistiques étaient facilement maîtrisables. Mathieu Coulin et Jocelyne Rolland ont transformé leur maison en lieu de tournage. "J’ai essayé de trouver un endroit sympathique et gai à la maison", décrit Jocelyne Rolland, qui n’y voit pas un travail trop conséquent : "Je suis formatrice et j’ai l’habitude d’écrire. Quand on sait ce que l’on veut montrer, ça va très vite. Je me suis juste fabriqué un prompteur maison pour ne pas me perdre dans mes explications."

Cela a également été assez rapide pour Mathieu Coulin, qui a "appris sur le tas" pour maîtriser son logiciel de montage, qui a été son seul investissement. "Je tourne généralement 1h30 pour 20 minutes de vidéo, ce qui représente une dizaine d'exercices. Le plus long, c’est le montage, parce qu’il faut couper, il faut que ça colle et ensuite intégrer le son", détaille-t-il. Parfois, l’entourage est mis à contribution : "J’ai appris à monter et couper mes films toute seule avec mon téléphone, mais je bloque encore sur certaines choses, notamment pour incruster des titres, préparer une couverture, faire des fiches", confirme Jocelyne Rolland.

La pandémie passée, la vidéo restera et montera en puissance
Convaincus de l’utilité de ces vidéos, les kinésithérapeutes ont cependant bien conscience que tout ne peut pas se faire par ce biais. "Je vois beaucoup de confrères s'inquiéter sur les réseaux sociaux que ce genre d’outils sonnent le glas de notre métier. Je n’y crois pas du tout. Les patients ont et auront toujours besoin de conseils, qu’on soit là, qu’on les touche. L’outil vidéo n’est qu’un complément très pratique", assure Mathieu Coulin.

Même réflexion pour Jocelyne Rolland, qui trouve l’outil "génial" et réfléchit aujourd’hui à la façon dont elle pourrait l’utiliser davantage et mieux : "Je planche à l’écriture d’un livre, mais je m’interroge : ne serait-il pas plus opportun d’opter pour la vidéo ? C’est plus facile à visionner, plus moderne et ça correspond aux nouvelles méthodes de communication." Lorsque les formations reprendront, elle prévoit de donner les liens vers ses vidéos lors de ses stages, jugeant que "cela pourrait éveiller de nouvelles idées et un regard nouveau sur la façon de pratiquer". "Le confinement nous pousse à évoluer vers le soin et la formation à distance. Il y a une prise de conscience de l’importance du conseil, de la difficulté d’avoir un kinésithérapeute sous la main. Lorsque nous sortirons de cette phase, je pense que les kinésithérapeutes auront saisi la nécessité d’autonomiser leurs patients, ces derniers ayant eux aussi compris l’intérêt pour leur santé", assène Mathieu Coulin.

"Cela permet de créer une communauté pour que les patientes ne se sentent pas seules"

Notre association Jeune et Rose a pour ambition d’épauler les jeunes patientes atteintes de cancer qui peuvent se sentir seules. L’idée étant de créer une sorte de communauté où il fait bon se retrouver. Pour échanger avec nos membres, "les Pinkettes", nous utilisons les nouveaux nouveaux moyens de communication que sont Instagram, Youtube, les réseaux sociaux. Ce sont des plateformes d’échanges et de partages fréquemment alimentées par des kinésithérapeutes. Dorothée Delecour, membre du Réseau kiné du sein (RKS) ou Jocelyne Rolland y partagent de nombreuses vidéos. À distance, nous pouvons sensibiliser les Pinkettes à la prise en charge kinésithérapique, car il y a encore beaucoup de chirurgiens qui ne parlent pas de la rééducation post-chirurgicale. Notre rôle est de donner de bons conseils, des tuyaux, par exemple sur l’importance du drainage lymphatique ou sur le massage de la cicatrice."

Christelle Joreau, membre de l’association Jeune et Rose

© D.R.

 

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