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23es JNKS : Pleins feux sur la «trace» de la kinésithérapie et des kinésithérapeutes salariés

Sophie Conrard
Kiné actualité n° 1573 - 01/10/2020

C'est sous le format inédit de visioconférences que se sont tenues, les 17 et 18 septembre, les 23es JNKS, organisées par le Collège national de la kinésithérapie salariée (CNKS). Elles ont refermé la trilogie "Intention(s), geste(s) et trace(s)", ouverte en 2018. Compte rendu de la première journée [1].



Intitulée “la trace dans tous ses états”, la première des 6 sessions (12h de diffusion au total) ancrait la vocation didactique et réflexive que le CNKS souhaite depuis toujours imprimer à ces rendez-vous annuels. Andrée Gibelin, cadre kinésithérapeute en SSR, a ouvert les débats autour de “L’intention, le geste et la trace en kinésithérapie et réadaptation… et dans sa dimension artistique”, en effectuant un premier détour sur la trace, qui a emmené les participants sur “le regard de l’autre” (patient, patient artiste peintre, dessinateur) et ce qu’il en fige, sur le papier ou la toile. Un véritable moment de poésie qui a permis d’exprimer l’intensité du corps à corps d’une partie des pratiques kinésithérapiques. Un “patrimoine” qu’il convient de recenser davantage et mieux, selon elle. Puis Aurore Westphal, orthophoniste hospitalière, a invité les participants à découvrir l’identité narrative de la trace (“La trace trouve son sens dans un contexte explicite”) et l’a illustrée à propos de la trace en santé. Tout d’abord, “il convient de se demander ce qu’est une trace. Il s’agit d’une marque, une empreinte, ce qui reste d’une chose ou d’un événement passé ; étudier la trace dans sa dimension sémantique revient à dire que l’on s’interroge sur sa signification. Dans quel but trace-t-on ? Quelles raisons nous poussent, en tant qu’être humain et comme soignant, à laisser des traces ?”. Et de conclure sur “les biais pouvant intervenir dans la transmission ou l’interprétation de cette trace”.

Dans la foulée, Pierre-Henri Haller, cadre supérieur de rééducation en CHU et président du CNKS, a interrogé “l’existence spécifique des traces du métier kinésithérapeute salarié” à partir d’études, d’enquêtes et de représentations : “la trace mémoire, la trace empreinte, la trace œuvre, la trace stigmate, la trace cicatrice, la trace esquisse, la trace sillon, la trace guide, la trace signal/signaux… révélatrice(s) de l’invisible ?” Il a notamment cité les travaux d’Anne Pilotti, kinésithérapeute hospitalière qui, dans son parcours universitaire, étudie l’écriture (ou plutôt son absence) en kinésithérapie. Ce qui n’a pas manqué de provoquer des réactions de la part des participants, sur les raisons de cette réserve d’écriture. Une intervention qui s’est conclue sur la nécessité de “(re)trouver des traces” et de “creuser des sillons pour affirmer l’utilité sociale et médico-économique du métier de kinésithérapeute salarié, hospitalier”.

Focus sur les représentations des cadres de santé et leur formation
La deuxième session, intitulée “Cadres de santé : le diplôme, 25 ans déjà, 25 ans encore ?”, a également généré de nombreux commentaires et questions.

Elle a été ouverte par Yves Cottret, cadre supérieur de santé et ancien directeur adjoint de l’Institut de formation des cadres de santé (IFCS), qui est revenu sur l’histoire et les fondements de la réforme de la formation cadre et de son diplôme dans des dimensions interprofessionnelles. Il en a rappelé les opportunités (premier lien universitaire, concours d’entrée normé) avant de conclure, face à une réingénierie entamée mais en panne, que “pour changer de structure, il faut changer de culture”.

Ensuite, Olivier Saltarelli, cadre de rééducation hospitalier, a observé, en s’appuyant sur l’enquête de son mémoire de formation cadre, que les cadres de santé sont mis en tension entre polyvalence, expertise et légitimité. Selon lui, les professionnels attendent avant tout de leurs cadres que leurs missions soient celles de pilote (donner le cap, diriger) et de chef d’équipe (accompagnement relationnel), non d’animateur et surtout pas d’expert. Et ils veulent que leurs fonctions soient avant tout celles de régulateur et d’organisateur, et non pas de décideur ni d’évaluateur.

Un constat corroboré par Dominique Combarnous, cadre supérieure de santé et présidente de l’Ancim [2], pour qui “le cadre doit être co-auteur des transformations de l’hôpital. À ce titre, c’est un pilote ouvert et souple, aux fortes compétences relationnelles, expert du management, au-delà de l’expertise métier”. Puis la sociologue Sophie Divay a partagé son point de vue sur la “fabrication” des cadres de santé à travers leur formation, qui aboutit selon elle à “une diversification d’un programme national par la multiplication des partenariats universitaires hétérogènes”. Elle s’inquiète cependant d’une “dérégulation silencieuse par en bas, sur fond d’un laisser faire par le haut”.

Quel avenir pour les cadres de santé ?
Ancienne directrice d'hôpital et d'ARS, Chantal de Singly, auteure d’un rapport sur le devenir des cadres (2009), a invité à rouvrir un débat sur le métier de cadre à l’hôpital pour faire entendre les voix et les ambitions des cadres de santé : “Allons vers les délégations vers les pôles et positionnons l’encadrement auprès du binôme médico-administratif.” Ancien cadre kinésithérapeute et actuellement directeur d’hôpital, Éric Roussel a appelé de ses vœux la diversité et le métissage dans l’encadrement, et la place de l’encadrement auprès des équipes médicales et administratives dans une nouvelle logique territoriale.

Coordinatrice générale des soins en CHU et ancienne cadre kinésithérapeute, Valérie Corre a salué les possibilités ouvertes dans les partenariats universitaires dans le texte de 1995 et invite à des co-valences IFCS/universitaires, et non à des dispositifs juxtaposés qui se développent aujourd’hui. Présidente de l’Andep [3], Florence Girard a regretté que les réflexions actuelles tournent autour d’un statut et non des rôles, missions et fonctions : “Qu’attend-on des cadres de santé de demain dans le système de santé actuel ?”, s’est-elle interrogée. Tous les intervenants ont invité à développer des formations communes, ouvertes aux différents métiers d’encadrement, au-delà des cadres de santé, pour que chacun apprenne à “se connaître pour se reconnaître”.

“Les cadres doivent occuper une posture pour répondre aux attentes, mais aussi développer un regard pour apprendre à regarder loin et tôt, pour agir au plus près”, a conclu Éric Roussel.

L’intelligence artificielle en réadaptation : un déploiement “irréversible”
Pour clore cette première journée, le CNKS est revenu sur un sujet abordé l’an passé à Lyon, avec un thème très prospectif mais déjà présent : l’intelligence artificielle (IA) en réadaptation. Ce fut l’occasion de donner les premiers résultats de l’enquête (toujours en cours) menée par Aurélien Auger et Barbara Bonecka du CNKS sur le sujet, l’idée étant de voir si les professionnels de la réadaptation étaient prêts à s’adapter à ces technologies, visant à améliorer les pratiques et répondre aux besoins des patients et des soignants. Une analyse des tâches, des exemples concrets, des interrogatoires de professionnels réalisés sur le terrain et par le biais d’une enquête en ligne ont permis d’identifier 5 leviers numériques susceptibles d’impacter le métier de masseur-kinésithérapeute : l’intégration des meilleures connaissances scientifiques et cliniques, ainsi que les données du patient, télésoin et téléconsultation en rééducation, la synchronisation du dossier patient informatisé/partagé pour favoriser la continuité des soins, l’automatisation des tâches annexes au métier de kinésithérapeute, l’appui à la prévention et à la promotion de la santé.

Docteur en droit de la santé à l'initiative de ETHIK-IA, auteur de "SARRA, une IA" et "la machine, le médecin et moi", David Gruson a affirmé que "le déploiement de l’IA et de la robotisation en santé sont irréversibles" et que "la réadaptation n’est pas à l’écart de ce mouvement mais constitue au contraire un point nodal pour le développement du numérique et de l’IA en santé". Pour lui, la masso-kinésithérapie et la réadaptation sont à la conjonction des 3 domaines d’application de l’IA : l’IA de diagnostic, l’IA de pilotage (par la collecte de données sur le recours thérapeutique et les parcours de soins) et l’IA de back-office, de gestion des fonctions-supports : circuits d’approvisionnement et logistique. S’il considère que "l’IA ne fera pas disparaître les métiers de la réadaptation", il a insisté sur "l’intérêt pour ces métiers de s’intéresser d’urgence à l’émergence de la mécatronique à leur service".

Acteur majeur de sa promulgation, David Gruson a rapporté en conclusion le cheminement positif au sein de la réglementation de la "garantie humaine" indispensable tant pour les patients que pour les professionnels.

 

[1] Les diaporamas et résumés des interventions sont disponibles sur www.cnks.org
[2] Association nationale des cadres infirmiers et médico-techniques.
[3] Association nationale des directeurs d’école paramédicale.

Suite et fin de ce compte rendu dans le Ka n°1574 du 15 octobre.

© mustafagull/Istock/Getty Images Plus

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